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MONDE/ POLITIQUE : REPORTAGE : Le Qatar a déjà tracé sa propre voie.

Par Y.B.-- 30-Juin-2019 996

MONDE/ POLITIQUE : REPORTAGE : Le Qatar a déjà tracé sa propre voie.

Le 5 juin 2017, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte décidaient de mettre au ban des relations régionales le Qatar, accusée à tort de financer le terrorisme et pointé du doigt à cause de ses relations avec l’Iran, la Turquie, et surtout son soutien aux réprimés à travers le monde et son poids dans la médiation dans les conflits.

Si le Qatar semble avoir survécu au pire, c’est que l’émirat a su réagir avec une célérité qui a pris le quartet par surprise. “Depuis une vingtaine d’années, le pays cultive un activisme diplomatique basé sur des alliances tous azimuts qui a été pensé pour survivre précisément à ce genre de scénario”, explique les politologues.

Le jeu d’équilibriste sur la scène internationale de l’émir Tamim Ben Hamad Al-Thani, hérité de son père, lui a permis de trouver rapidement des partenaires économiques alternatifs. “La Turquie et l’Iran ont pris le relais pour satisfaire les besoins alimentaires des Qataris. C’est à ça que cela sert d’être copain avec tout le monde”, résume les politologues.

Deux ans plus tard, tout le monde s’accorde à dire que le petit émirat, riche en gaz, a su relever le défi sur tous les plans.

Au niveau  économique, il a su bien profiter du blocus imposé par ses anciens alliés du Conseil de coopération du Golfe (CCG). « Aussi étrange que cela paraisse, le blocus nous a rendus plus forts », disent les responsables Qataris.

En effet, lorsque l’embargo s’est mis en place le 5 juin 2017, l’émirat a commencé, pour compenser la fuite des capitaux de ses voisins du Quartet [Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Bahreïn et Egypte, ndlr], par investir 10 % de son fonds souverain, soit 10 milliards de dollars, pour amortir le choc. Il fallait également compenser, comme vous le dites, d’un point de vue économique, le boycott des pays voisins avec qui Doha commerçait. Effectivement, les échanges se sont renforcés avec la Turquie, l’Iran, et de nombreux pays occidentaux, dont l’Australie par exemple.

La Qatar National Vision, prévue jusqu’en 2030, doit compenser le poids énorme des importations par une augmentation des exportations liées à la diversification justement. Doha met surtout en avant le fait que, quand bien même ce programme de redéploiement des partenariats économiques a un coût depuis deux ans, il lui a permis d’améliorer la qualité de ses importations et produits de première nécessité.

Par ailleurs, Doha a même pu quitter l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), en janvier dernier, pour faire cavalier seul, et poursuit les projets d’envergure avec le lancement de sa Banque de l’énergie, dotée de 10 milliards de dollars – la plus importante au monde.

Toujours sur le plan économique, du haut de l’immeuble de bureaux, les colossales grues jaunes qui déplacent les conteneurs arrivant au port Hamad ressemblent à de simples jouets. Avec ses 28 kilomètres carrés d’infrastructures et ses sept kilomètres de quais, le principal port commercial du Qatar accueille désormais des marchandises du monde entier. C’est ici, à une vingtaine de kilomètres au sud de Doha, que le Qatar met en œuvre depuis deux ans sa stratégie nationale visant à transformer son économie rentière, basée sur les hydrocarbures, en une économie commerciale tous azimuts.

Il y a deux ans, pas une goutte de lait ne coulait sur le sol aride du Qatar, 2,6 millions d’habitants dont plus de 2 millions d’étrangers. Mais le pays s’est transformé en producteur depuis que, le 5 juin 2017, les Émirats arabes unis (EAU), l’Arabie saoudite, le Bahreïn et l’Égypte ont rompu toute relation avec lui.

Près de 80 % des produits laitiers consommés à Doha transitaient ou achetaient de ces pays du blocus. À grand renfort d’investissements, jamais impossibles au pays du défit, le Qatar s’est lancé dans la production laitière en développant l’exploitation de Baladna avec un objectif d’autosuffisance. « Cette ferme est un exemple pour tous ceux qui veulent utiliser leur intelligence, nous en sommes très fiers », se félicitent les responsables de la ferme.

À la ferme Baladna, où l’exploitant a débarqué de son Michigan natal il y a près d’un an, le bonheur des bovidés tient lieu de priorité. Une gageure dans un tel paysage : un désert pierreux, blanc et éblouissant à 50 km de Doha, capitale du Qatar, néophyte en matière d’élevage. « Ici, les vaches sont heureuses, chacune a sa propre place », assure le spécialiste américain à l’entrée d’un hangar climatisé (24 degrés dedans, 40 dehors).

Rafraîchies par des brumisateurs d’eau, les bêtes, en partie importées des États-Unis, patientent avant de grimper sur un manège ultra-sophistiqué de fabrication allemande. C’est la traite, répétée trois fois par jour pour les 18 000 pensionnaires de Baladna, qui affiche une production quotidienne de 700 tonnes.

Sur le plan financier, les placements effectués un peu partout dans le monde ont fait des petits qui ont pu être rapatriés pour soutenir le secteur bancaire.

Ainsi, le blocus a contribué à réduire la dépendance de Doha vis-à-vis de ses voisins du Conseil de coopération du Golfe (CCG), « En renforçant son autosuffisance, en particulier économique, le Qatar a pu tracer sa propre voie d’une manière qui lui était interdite auparavant », disent les économistes.

Au Qatar, les préparatifs du prochain championnat de football vont bon train. Stades, routes, métro… tout le pays, chantier à ciel ouvert, se mobilise.

En plus des nouveaux équipements sportifs dont le stade Al Wakrah, Situé au sud de la capitale Doha, sa forme a été inspirée par celle d’un voilier traditionnel de la région. Il a une capacité d’environ 40.000 spectateurs. Il s’agit du deuxième site prévu à être achevé, après le stade Khalifa, rénové il y a deux ans, qui accueillera par ailleurs les championnats du monde d’athlétisme cet automne (27 septembre-6 octobre). Les huit stades qui seront utilisés pendant le tournoi mondial de football auront tous de l’air conditionné pour réguler la température sur la pelouse et dans les tribunes. Au total , la construction des huit stades de la compétition lui coûterait 14 milliards de dollars, plus que l’enveloppe totale record (10 milliards) du Mondial 2018 en Russie.

L’autre grand projet du Qatar pour 2022 est la mise en service d’un tout nouveau métro, soit 4 lignes et pas moins de 37 stations, le tout sous terre au centre de Doha ainsi qu’en extérieur, en périphérie de la capitale. Ce réseau devra permettre de circuler facilement entre les différents stades, les infrastructures (aéroport, hôtels, centre-ville…) et “Lusail”, une ville écologique où se tiendra la cérémonie d’ouverture et de clôture du championnat.

Sur le plans politique, l’émir avait 33 ans lorsqu’il a succédé à son père, M. Hamad ben Khalifa Al-Thani, en 2013. Les Qataris voient en ce dernier l’artisan de la modernisation de ce pays wahhabite, comme son voisin saoudien, même s’il revendique une pratique religieuse moins rigoriste. L’émir Hamad est aussi crédité de l’affirmation du Qatar sur la scène internationale, fruit d’une diplomatie « de couverture » qui consiste à maximiser le nombre de ses alliés et qui exaspère tant Riyad qu’Abou Dhabi. Avec le blocus, son portrait façon pochoir s’est spontanément répandu sur d’innombrables façades et carrosseries, avant que les municipalités n’entreprennent de mettre de l’ordre dans cette nouvelle mode.

Depuis le début de la crise, Doha déploie une activité diplomatique tous azimuts qui voit ses officiels, l’émir en tête, troquer leur traditionnelle tunique immaculée, le thawb, contre un costume-cravate et multiplier les visites à Paris, Londres, Bruxelles, Berlin, Moscou ou Washington. Ils y sont régulièrement accueillis par des poignées de protestataires, dont le gouvernement attribue la mobilisation aux rivaux du Qatar.

Avec cette crise, l’Emir et le Qatar sont plus respectés et adorés par toutes les nations, surtout les peuples.

Au fond, Riyad n’a tout simplement jamais digéré que cette ancienne colonie britannique ait échappé à sa zone d’influence : « Depuis le début de la crise, jamais nous n’avons eu autant de soutiens et d’alliés, et ce du monde entier. De plus, notre économie a gagné en qualité, ne serait-ce qu’avec l’importation dans le pays de bon nombre de denrées de bien meilleure qualité que celles que nous exportaient nos voisins »expliquent les Qataris.

La crise n’a pas été qu’économique ou politique : elle reste avant tout pour les Qataris une grave crise sociale et affective

Au déclenchement du blocus, beaucoup de familles dont certains membres travaillaient en Arabie saoudite, aux émirats, à Bahreïn ou en Égypte ont été divisées du jour au lendemain. Il existe également beaucoup de familles par alliance entre ces petits pays : 75 % des Qataris ont un proche de la famille originaire d’un des pays responsables du blocus. De plus, de nombreux étudiants se sont retrouvés dans des situations extrêmement délicates, expulsés du jour au lendemain d’Arabie saoudite ou des émirats.

Nombre de Qataris qui étaient à La Mecque au déclenchement de la crise ont été eux aussi exclus du territoire. De nombreux malades soignés dans les hôpitaux en Arabie saoudite ont été priés de quitter le territoire alors même qu’ils suivaient un traitement inadapté partout ailleurs.

De son coté, le Qatar a tout fait pour garder le lien en respectant les droits de séjours et de visites pour ceux qui veulent rester ou revenir.

Enfin, citons le cas d’Al-Jazeera, véritable obsession de Riyad. Que dire de l’exigence du Quartet de vouloir purement et simplement fermer cette chaîne, car la trouvant manifestement trop pluraliste pour ses propres intérêts ?

Finalement, la crise s’est transformée “en échec stratégique pour l’Arabie saoudite”, juge Gabriel Collins. Le pouvoir qatari a, quant à lui, vu “sa légitimité sur le plan national et son influence sur la scène internationale renforcées”, assure Karim Sader. Pour lui, cette affaire aura réveillé un fort sentiment national qatari.

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